L’Évangile des « gagnants-gagnants »…

ou le recrutement pas très catholique des professeurs de l’enseignement privé
Publié le mercredi  30 novembre 2011


Sundep-Solidaires Paris

Pour être professeur dans un établissement privé [1], il faut passer un concours de recrutement et, une fois lauréat, accomplir un stage afin de décrocher le certificat d’aptitude professionnelle et obtenir un contrat définitif [2] avec l’État. La première année, le lauréat est professeur-stagiaire et, en même temps qu’il enseigne, il suit une formation. Mais, pour être accueilli dans une école, il faut qu’un chef d’établissement ait donné son accord au Rectorat. Faute de quoi, le lauréat est éconduit, le Recteur, pourtant autorité hiérarchique [3] des chefs d’établissement du privé, n’ayant pas le pouvoir de leur imposer un candidat.

Mais, alors que le Code de l’Éducation ne mentionne que l’accord du chef d’établissement [4], les autorités catholiques ont mis en place leur propre procédure de recrutement des lauréats des concours : le Préaccord [5]. Les candidats-stagiaires doivent se présenter devant un collège de représentants du monde catholique et sont interrogés notamment sur leurs convictions religieuses et leur engagement à participer à l’évangélisation des esprits telle que définie dans le Statut de l’Enseignement catholique [6]. Ce Préaccord lie les chefs d’établissement catholique puisqu’ils sont obligés de s’y soumettre.

Nous ne sommes donc plus en face de la décision d’une personne mais de celle d’une institution qui… pourtant n’apparaît pas dans les textes officiels, les contrats d’association avec l’État étant passés, non par l’Enseignement catholique, mais par chaque école privée, toutes n’étant pas forcément confessionnelles. Rappelons que les responsables de l’Enseignement catholique sont sous l’autorité des évêques de France, donc de l’Église catholique qui, statutairement, n’a de compte à rendre qu’au Pape. Par le fait, le recrutement des professeurs de l’Enseignement privé s’effectue à partir d’instances cultuelles placées sous le contrôle d’un État étranger (le Vatican), cela bien sûr aux frais de la République française qui paye les salaires.

Cette pratique soulève nombre de questions : un agent public, puisque tel est le statut des enseignants du privé, peut-il être recruté — muté, évalué [7], voire perdre son poste [8] — sur des valeurs religieuses ? Qu’en est-il de l’équité d’accès à la Fonction publique ? À quoi servent les concours de recrutement organisé par l’État si des intérêts privés s’ingénient à les contrecarrer ? Et quelle est la finalité de tout cela ?

Jusque-là, lorsque le SUNDEP alertait les pouvoirs publics sur les dérives portées à sa connaissance, ceux-ci négociaient au cas par cas avec les instances catholiques et cela s’arrangeait à peu près. Mais ces dernières années, l’autorité catholique a durci le ton : des lauréats de concours sont désormais impitoyablement éconduits sur des motifs des plus futiles et les rectorats désarmés ne peuvent que leur conseiller d’aller s’inscrire à Pôle emploi.

Il faut dire que depuis peu « l’Enseignement catholique propose à ses futurs enseignants une formation […] correspondant à son projet [9] et permettant aux étudiants d’acquérir le diplôme de master tout en se préparant aux concours de recrutement » [10] : pour le candidat-professeur cela signifie une inscription dans l’une des filières proposée par les universités… catholiques. Formation et recrutement des professeurs sont ainsi entre les mains d’obédiences privées cultuelles, obédiences qui trouvent là, non seulement un moyen de catéchiser leurs futures recrues, mais aussi une manne financière de tout premier ordre.

On comprend aisément qu’en ces temps de vaches maigres — diminution du nombre des postes aux concours ! — les dirigeants catholiques n’entendent plus transiger : derrière le « bienvenue à tout le monde » officiel et de bon aloi, c’est une « priorité aux leurs » qu’ils orchestrent en recalant délibérément les lauréats qui ne sont pas issus de leur rang, ceux qui ont réussi le concours en suivant les cours des universités d’État. Tout cela bien sûr a un coût, un coût supporté par la collectivité (organisation des concours, indemnités de chômage, risques psychosociaux…) mais supporté également par les personnes récusées (retard d’entrée dans la vie active, pénalités pour leurs avancées de carrière et pour leur retraite…).

Sans compter que d’ici peu, avec pareille stratégie, on nous expliquera que de plus en plus de personnes se détournent des universités d’État pour s’inscrire dans les universités privées catholiques en raison de leurs meilleurs résultats. On nous sortira alors des chiffres montrant que leurs étudiants entrent plus rapidement dans la vie active. Et, tandis que chacun conclura que cela repose indéniablement sur la qualité des formations proposées, d’autres avanceront que cette voie est même nettement plus rentable pour la collectivité — songez : des personnes mieux formées qui trouvent immédiatement preneur sur le « marché de l’emploi » ! Et au nom de ce prétendu intérêt public, on ne tardera pas à nous chanter le couplet qui va avec : mieux vaut soutenir des initiatives privées qui marchent — entendez : subventionnez l’Enseignement supérieur privé… en passant avec lui des contrats d’association par exemple ! — plutôt que de continuer à déverser des fonds dans des facultés obsolètes qui manquent à toutes leurs missions.

Comme le rappellent Eddy Khaldi et Muriel Fitoussi [11], les instances catholiques sont depuis belle lurette converties au libéralisme. Après avoir perdu le marché de l’hôpital public, elles entendent bien conserver celui de l’école et en retirer des profits juteux de manière à faire prospérer leurs idées. Ne nous y trompons pas : laïcité, État nation, biens publics sont en passe de devenir des notions caduques. C’est pourquoi le SUNDEP propose la création d’un grand service public d’éducation où les professeurs et les personnels des O.G.E.C. (à l’exception des directeurs) seraient tous des fonctionnaires attachés au service et aux valeurs de l’État et non, comme c’est le cas actuellement, instrumentalisés par des instances privées qui n’ont d’autres visées que de favoriser l’émergence d’idéologies contraires aux lois de la République. De surcroît, cette mesure toute simple ne coûterait pas un centime à la collectivité, les professeurs et les personnels du privé sous contrat étant déjà rémunérés par l’État.


[1Nous n’abordons dans cet article que le cas de l’Enseignement privé sous contrat d’association.

[2Les professeurs du privé (sous contrat d’association avec l’État) sont agents publics, pas fonctionnaires (art. L. 442-5, Code de l’Éducation).

[3Autorité hiérarchique puisque investi du pouvoir de sanctionner les chefs d’établissement du privé (art. L. 914-6, Code de l’Éducation).

[4Art. R. 914-32, Code de l’Éducation.

[5Voir Préaccord collégial et Accord collégial, document téléchargeable sur : http://sitecoles.formiris.org/docum… 

[6Voir Le Statut de l’Enseignement catholique : document téléchargeable sur : http://www.enseignement-catholique…. 

[7Certains chefs d’établissement n’hésitent pas à noter leurs professeurs sur leur « adhésion au projet éducatif » de l’Enseignement catholique.

[8Cela peut aller jusque-là : les enseignants du privé ne bénéficient pas de la garantie de l’emploi et, bien que prioritaires en cas de pertes d’heures d’enseignement, ils ne pourront faire valoir cette priorité qu’à la condition qu’un chef d’établissement accepte de les accueillir.

[9Rappelons que, pour ses responsables, l’École catholique est « un lieu d’évangélisation » (Statut de l’Enseignement Catholique, op. cit., p. 5)

[10Site de l’Enseignement catholique, http://www.devenirenseignant.org/cm…, mis à jour le 17/02/2011

[11Eddy Khaldi et Muriel Fitoussi, Main basse sur l’école publique, Paris, Editions Demopolis, 2008.


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