À propos du livre de Philippe MEIRIEU :
« Nous mettrons nos enfants à l’École publique »

Publié le samedi  16 avril 2005
Mis à jour le dimanche  4 septembre 2005

Éditions Mille et une nuits - Janvier 2005

Pour en finir avec le dualisme scolaire, il faut nationaliser l’Enseignement privé. C’est ce que préconise Philippe Meirieu. Les constats qui l’ont conduit à cette conclusion nous sont familiers.
C’est une « guerre des réseaux » entre une École publique gratuite qui scolarise 81 % des élèves du Primaire et du Secondaire, une École privée subventionnée par l’État, constituée à 95 % d’établissements catholiques, qui scolarise 18 % des élèves et enfin une École privée entièrement à la charge des usagers qui scolarise moins de 0,5 % des enfants. Un élève sur 6 est donc scolarisé dans l’Enseignement privé et cette proportion est stable. Pourtant l’analyse de la situation permet d’employer le terme de « Guerre scolaire ».

Les enfants des milieux favorisés sont massivement surreprésentés dans l’Enseignement privé alors que seulement 13 % des boursiers le fréquente. Le dualisme scolaire fait office de soupape de sécurité et permet aux parents qui en ont les moyens de pallier les déficiences de l’École publique et surtout de contourner la carte scolaire pour échapper aux ghettos que 20 ans de politique libérale de l’Ecole et de la Ville ont laissés proliférer. Les enfants scolarisés dans le Privé ne le sont pas pour des raisons religieuses (sauf pour 10 % d’entre eux) mais bien parce que leurs parents font des choix stratégiques, cherchent des commodités matérielles ou sont motivés par des préjugés sociologiques. Il faut trouver la bonne filière, fuir les milieux défavorisés, chercher des éducateurs présentés comme plus disponibles, un encadrement plus personnalisé pour les enfants.
Dans cette logique de marché, le zapping scolaire est une pratique courante : un tiers des élèves passent une ou plusieurs fois d’un secteur d’enseignement à l’autre. Ce que prône l’Enseignement catholique n’est en réalité pas très différent de ce qui est prôné par l’Enseignement public : construire une « École de toutes les intelligences », « inventer des passerelles à tous les niveaux et accepter des parcours individuels et atypiques », promouvoir le travail en équipe des enseignants, systématiser le tutorat…

Aussi la concurrence conduit à une double contradiction : « l’École catholique vit de la sélection qu’elle prétend combattre et l’École de la République laisse se développer en son sein des processus qui enrayent le brassage social qu’elle est censée favoriser. » L’une et l’autre contribuent au développement de comportements individualistes purement stratégiques qui ruinent le projet même de notre démocratie. Les deux systèmes cherchent à récupérer le même public, les « bons élèves » qui font les bonnes réputations. L’Enseignement public se « voit contraint d’adopter les mêmes comportements que le Privé pour ne pas perdre ses parts de marché », « les chefs d’établissement des collèges publics sont ainsi soumis au marchandage des familles des classes moyennes qui, par crainte d’un hypothétique nivellement par le bas, ne tolère la mixité sociale dans l’établissement que moyennant une ségrégation interne au sein même de l’établissement ». Ce que Philippe Meirieu appelle un « état de crise ».

Aujourd’hui l’Enseignement privé « officiel » est lui même concurrencé par les officines qui offrent (très chèrement) des cours individuels sur mesure - l’angoisse des familles ouvre ainsi un marché illimité. « L’Enseignement public ne vous donne pas entièrement satisfaction, essayez l’enseignement privé sous contrat ! Vous n’y trouvez pas ce que vous voulez, tentez les cours privés ! Ces derniers ne parviennent pas à faire décoller votre enfant, abonnez le à des cours par correspondance !… Ça ne marche pas encore très bien ? Reprenez depuis le début et cherchez une autre combinaison… » L’État porte une lourde responsabilité en finançant l’Enseignement privé sous contrat et en permettant aux entreprises de cours privés individualisés (cours facturés entre 27 et 33 euros de l’heure) de proposer une réduction d’impôts (pour la moitié de leur coût) au titre de l’emploi à domicile ! Et demain pourquoi pas des « chèques éducation » évoqués par les libéraux ? Ce qui favorise encore bien sûr les familles les plus aisées ! Quand la plus grosse entreprise privée de soutien scolaire affiche sur tous les autobus de France son slogan « les mauvaises notes ne sont pas une fatalité ! » on se demande ce que fait le Ministre de l’Education Nationale dont ce devrait être l’objectif. L’École devient un service asservi au marché. « Sans un changement radical de fonctionnement, le système scolaire français risque la dislocation » : marchandisation du travail scolaire, perte de sens des savoirs, comportements utilitaires des familles comme des élèves…

Toute la brutalité de l’idéologie libérale au détriment d’une École de qualité pour tous, fondement même d’une démocratie réelle.

Un livre à lire et à faire lire !